Le moment Deranque
Les États-Unis ont eu leur moment Charlie Kirk. Avec la mort de Quentin Dranque, la France bascule à son tour vers le fascisme.
À moins d’avoir passé les dix derniers jours coupé du monde, vous avez surement entendu parler de la mort du militant néofasciste Quentin Deranque suite à une rixe opposant des groupuscules d’extrême droite à des militants antifascistes lyonnais.
Frédéric Lordon a probablement dit tout ce qu’il y avait à dire sur le sujet, mais n’ayant pas son verbe et sa hauteur de vue, je vais m’employer à produire une analyse plus détaillée de cette tragédie. Car il s’agit certainement d’un évènement qui fera date, par toutes les conséquences qu’il a déjà déclenchées et déclenchera encore.
Quentin Deranque, profil typique de la mouvance néofasciste
Quentin Deranque n’était pas un simple passant, mais un activiste néofasciste. Les organisations dans lesquelles il a milité prônent la fin de la démocratie et de l’État de droit pour les remplacer par des politiques de discrimination systématique des Français en fonction de leur religion, origine ethnique et orientation sexuelle. Il aurait participé (de près ou de loin) à des actions violentes pour imposer ses idées par la force, en dehors du cadre démocratique. Qu’il ait eu le droit à une minute de silence à l’Assemblée nationale et à des couvertures de magazines en forme d’hommage en dit long. Le fait que ses propres parents ne se soient pas rendus à la marche organisée par ses amis en son honneur, où 3000 militants d’extrême droite ont défilé au milieu des slogans “à bas les bougnoules, à bas les pédés,” et des saluts nazis en dit long. Le fait que le ministre de l’Intérieur d’Emmanuel Macron ait autorisé cette manifestation tout en interdisant une autre (ailleurs) visant à dénoncer le génocide qui perdure à Gaza en dit long.

Quentin Deranque avait choisi d’être présent le jour de l’affrontement, au sein d’un groupe équipé d’armes blanches et à la demande d’un collectif pseudo-féministe (Némésis) qui se coordonne depuis des mois avec des groupuscules néonazis pour tendre des guets-apens à des militant.e.s de gauche. Son engagement visait à nous ôter à tous, citoyens français, nos droits fondamentaux.
Quentin Deranque avait participé à divers entrainements de combat organisés par les groupuscules qu’il fréquentait pour “défendre les intérêts des Français d’ascendance européenne” et “reprendre le terrain aux antifascistes lyonnais”, rapporte le journal Le Monde.
Les qualificatifs élogieux repris par la presse pour le décrire sont issus de ses proches et camarades militants, dont un de ses meilleurs amis, Vincent Claudin. Ce néonazi notoire était assistant parlementaire de la députée RN Lisette Pollet, jusqu’aux révélations de Médiapart publiée le 25 février. Passé par le groupuscule violent Lyon populaire, dissout début 2025, Vincent Claudin faisait l’apologie d’Hitler sur les réseaux sociaux, entre autres propos racistes et antisémites. Libération a pu établir qu’il avait participé à une rixe de rue le 14 février (le jour du décès clinique de son ami Deranque) et avait intimidé des journalistes le lendemain.
La mort de Quentin Deranque est tragique et inexcusable. Personne ne la souhaitait, à part peut-être les militants d’extrême droite qui expliquent qu’il était “grand temps que ça arrive”, mais (vraisemblablement) pas les auteurs des coups. Frapper un homme à terre est une saloperie indéfendable. Ce qui ne fait pas de Quentin Deranque un martyr ou une personne méritant un hommage national. Une fois qu’on a dit cela, il faut revenir sur le contexte.
Le contexte lyonnais
Lyon, troisième ville de France et “capitale de l’extrême droite” subit depuis des années les agissements de groupuscules fascistes. On parle de ratonnades (fréquemment documentées sur les réseaux sociaux), de parades, marches au flambeau et happening où les slogans racistes fusent, d’agressions verbales, de descentes dans les bars et les librairies, de tags racistes et de violences extrêmes. Rue89 Lyon a recensé 102 agressions commises par ces groupes depuis 2010, 70 % d’entre elles étant restées impunies par la justice.
Selon nos informations, des journalistes issus de la gauche lyonnaise ne vont plus dans certains quartiers et ne fréquentent que les bars disposant de portes de sortie, pour donner une idée du climat local.
C’est cette double réalité : les violences de l’extrême droite et l’impunité dont elle bénéficie, qui a motivé la formation du collectif La Jeune Garde antifasciste en 2018.
Le 6 janvier 2026, Ismaël Aali est retrouvé mort aux abords de Lyon. L’enquête place un suspect en détention provisoire et retient le caractère raciste du crime, sans que cette tragédie ne provoque la moindre émotion médiatique.
Le contexte du 12 février
Némésis, le collectif d’extrême droite pseudo-féministe évoqué plus haut, a mené une action médiatique contre la venue de Rima Hassan à Science Po Lyon. La députée européenne répondait à l’invitation d’une association étudiante pour donner une conférence/débat sur l’engagement de l’UE face au génocide des Palestiniens. Némésis a déployé une banderole “Islamo-gauchistes, hors de nos facs”. (Remplacer Islamo-gauchistes par judéo-bolcheviks et vous comprendrez la gravité de ce genre de slogans).
Comme l’a révélé le journal l’Humanité, cette organisation entretient des contacts fréquents avec des groupuscules néonazis lyonnais pour tenter d’attirer des militants de gauche dans des guets-apens. Ainsi, dans une conversation datant de l’automne 2025, la représentante locale de Némésis écrit au dirigeant du groupuscule fasciste Audace Lyon:
“On peut être deux, trois filles à tracter là où vous voulez les choper, un peu pour faire l’appât »
Le 12 février, une quinzaine de militants néonazis armés de gazeuses, béquilles et gants coqués sont présents aux abords des activistes de Némésis. Un nombre comparable de militants antifascistes se retrouve sur les lieux. Selon les informations disponibles à ce jour, une première confrontation se déroule à plus de 100 mètres de Science Po, à l’initiative de militants néonazis faisant usage de lacrymogènes et de leurs gazeuses, comme le montre la vidéo diffusée par le Canard Enchainé. Une seconde rixe éclate un peu plus tard à 400 mètres et plusieurs rues de la conférence. C’est là que les néonazis sont mis en déroute et que Quentin Deranque, laissé sur place par ses amis, est frappé à terre par plusieurs hommes.
Le contexte national et l’asymétrie de la violence
Le contexte national, c’est peut-être le très à droite ancien premier ministre Dominique de Villepin qui le résume le mieux. Je vais le citer, bien que je sois en désaccord avec à peu près tout ce qu’il dit dans le reste de son texte.
Cette illusion de la symétrie, c’est une illusion numérique. Les groupuscules violents d’extrême droite sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux à travers tout le territoire et ils augmentent en nombre chaque jour. Même en termes de victimes, macabre décompte, l’extrême gauche a fait une victime ces cinq dernières années, les militants d’extrême droite en ont fait onze, essentiellement des victimes ciblées sur des bases religieuses et raciales, des motifs profondément politiques. Depuis 1986, rappelle l’historien Nicolas Lebourg, 59 morts sont attribués à l’ultra-droite, contre six à l’ultragauche. C’est le retour des ligues. C’est un magma de groupuscules qui tissent un réseau de lieux, d’affinités, de thèmes.
(…)
C’est [aussi] une illusion sur les formes de la violence. L’extrême droite, depuis deux siècles, vise à maîtriser la rue pour imposer la violence comme politique. L’extrême gauche veut imposer une politique par la violence. Quelle différence cela fait ? Quand la gauche est violente, elle effraie et elle nuit à la politique qu’elle veut mettre en œuvre. Quand la droite est violente, elle commence déjà à mettre en œuvre sa politique. Et même quand elle perd, elle gagne en montrant l’horreur du désordre et donc la nécessité d’un ordre à tout prix, d’un ordre au prix de la violence.
Le second paragraphe mérite d’être nuancé. Pour reprendre les propos du site « Lundi matin » au sujet de la différence de nature de la violence déployée de part et d’autre :
La violence antifasciste n’a rien à voir avec la brutalité fasciste. C’est une distinction historique à laquelle il est impératif de veiller, éthiquement autant que pratiquement. Et ce ne sont pas des paroles en l’air. La brutalité fasciste est sa propre fin et n’a pas d’autre objectif que de s’étendre et de s’intensifier dans l’abject. Elle est à la fois arbitraire, nihiliste et annihilatrice. La violence antifasciste est stratégique et « rédemptrice », elle a simultanément vocation à contenir la brutalité et à faire de la place pour la générosité.
Les politiques de gauche qui ânonnent des phrases toutes faites sur la condamnation de toutes les violences, tout le temps, oublient vite que Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela ne fermaient pas la porte à l’usage de la violence dans les mouvements d’émancipations, voire revendiquaient son usage tactique. Ces mêmes commentateurs oublient vite que ce sont souvent les actions (parfois) violentes des groupuscules d’extrême gauche qui ont contribué à chasser les milices d’extrêmes droites de nombreuses villes depuis les années 1980. Il est un peu facile de condamner sans nuance ni distinction toutes les violences depuis un plateau télé, lorsqu’on ne vit pas dans la peur permanente des descentes de milices fascistes dans les cafés, librairies, bars que l’on fréquente. Et lorsqu’on n’a pas peur d’être victime d’une ratonnade en rentrant chez soi.
Car le contexte national, c’est aussi la montée des agressions et des tensions un peu partout en France. Il devient difficile de militer à gauche (sur les marchés, les sorties de métro…) sans se faire agresser ou prendre à parti par des militants d’extrême droite, comme me le racontaient encore cette semaine des contacts dans les sphères militantes. Un maire avait démissionné après avoir manqué d’être brulé vif dans sa maison suite à sa décision d’accueillir un centre d’hébergement de réfugiés sur sa commune, pour ne citer qu’un exemple récent.
Et comme le note Dominique de Villepin, ce n’est pas la gauche LFI qui bénéficie d’empires médiatiques (Bolloré, Stérin) ni qui est donnée vainqueur de l’élection présidentielle par à peu près tous les sondages. Ce n’est pas elle qui remet fréquemment en question l’État de droit, mais le RN, LR et des ministres macronistes. Ce n’est pas la gauche LFI qui nie le génocide en cours à Gaza et soutient inconditionnellement ceux qui le perpétuent.
Comme s’en réjouissent de nombreux militants d’extrême droite et journalistes radicalisés, le décès de monsieur Deranque était un drame qui ne demandait qu’à se produire. Il fait écho à la mort de Clément Merric, des mains d’un groupe de skinheads, en 2013. Lorsque la police et la justice laissent faire les milices d’extrême droite ; lorsque le ministre de l’Intérieur pose avec le Jarl, chef d’une milice d’extrême droite rennaise ; lorsque ce même ministre adoube publiquement Némésis en félicitant l’organisation (“bravo pour votre combat, vous savez que j’en suis très proche ») ; lorsque Némésis est accueillie sur les plateaux télévisés et reçus par de nombreux parlementaires du RN qui l’invite au Parlement européen et au Palais Bourbon ; lorsque la Police et la Justice laissent faire les milices, parfois sous leurs yeux, en plein jour, il faut s’attendre à l’apparition de mouvements d’autodéfense populaire. Et à des affrontements violents débouchant sur des drames.
On se souviendra en particulier de la mort du militant antifasciste Clément Merric, des mains d’un militant néonazi en 2013 à Paris, mais également de l’assassinat d’Aboudakar Cissé par 57 coups de couteau en pleine mosquée en 2025 et du meurtre du joueur de rugby international argentin Aramburú en plein Paris, tué par un militant du GUD proche du trésorier de Marine Le Pen, Frédéric Châtillon.
Ces meurtres n’ont jamais provoqué une telle couverture médiatique ni entrainé d’accusations du gouvernement visant le RN pour complicité (morale ou autre) ni valu au parti d’extrême droite (dont de nombreux élus ont pourtant fait l’objet de condamnations pour incitation à la haine et la violence) d’être pointé du doigt comme responsable de ces tragédies
Pourtant, à peine le décès de monsieur Deranque prononcé, la France Insoumise s’est vue accusée de complicité, liens ou responsabilité dans le drame. Et pas uniquement par CNews et le RN, mais également de la part du gouvernement et des autres partis de gauche (Glucksmann, le PS et certains cadres d’EELV).
LFI impliquée ? L’inversion des valeurs.
Au mépris du secret de l’instruction, de la présomption d’innocence et de la séparation des pouvoirs, le gouvernement a rapidement pointé du doigt La France Insoumise. Cataloguée de manière absurde et partisane par le ministère de l’Intérieur à l’extrême gauche deux jours plus tôt, LFI s’est retrouvée coincée par un sophisme parfait : LFI est d’extrême gauche, l’extrême gauche tue, donc LFI tue.
Les choses ne se sont pas améliorées avec la mise en examen d’un attaché parlementaire du député LFI et ancien porte-parole de la Jeune garde, Raphaël Arnaud, pour complicité d’homicide volontaire. Les six autres suspects ayant été inculpés pour homicide volontaire, le 20 février.
L’occasion est trop belle pour tenter de provoquer la disparition de LFI du champ électoral. La formation politique de Mélenchon entretenait des liens avec la Jeune Garde, dont d’anciens membres sont accusés du meurtre d’un néofasciste. En évacuant le contexte, en évitant soigneusement toute subtilité ou nuance dans l’analyse, en bafouant la présomption d’innocence, un procédé aussi simple, dévastateur et mensonger peut se mettre en œuvre :
“LFI tue”.

Et son corrolaire orwelien : “les antifascistes sont les fascistes”.
LFI ne saurait être associée aux agissements d’un assistant parlementaire. Autrement, il faudrait voir la quantité d’affaires qu’on pourrait reprocher à d’autres partis, dont le RN, via les condamnations de ses assistants parlementaires. En droit, la responsabilité est individuelle. Un employeur ne saurait être mis en cause pour un crime commis par un de ses employés.
Les rares médias et politiques qui ne vont pas jusqu’à faire ce lien évoquent une autre responsabilité de LFI, accusée d’employer une “rhétorique violente” et d’assumer la “conflictualité”. Sans prendre la peine de préciser de quoi il s’agit.
La “conflictualité” en question est une conflictualité politique s’inscrivant dans une banale lutte de classe, qui consiste à dire qu’il faut choisir entre avoir des milliardaires qui concentrent la majorité des richesses, ne payent pas d’impôts et bénéficient de centaines de milliards d’aides publiques ou avoir suffisamment d’instituteurs et de lits d’hôpitaux. Qu’il faut choisir entre manger les pesticides cancérogènes de la FNSEA ou l’alimentation de qualité de l’agriculture paysanne. Qu’on ne peut pas avoir une police raciste qui tue et qui respecte l’État de droit. Qu’il faut choisir entre se rendre complice d’un génocide ou le dénoncer, etc.
La rhétorique soi-disant violente doit être comparée aux propos du gouvernement (“à bas le voile”; “l’écoterrorisme” (à propos des manifestants anti-bassines sur lesquels les gendarmes se sont déchainés en tenant des propos vulgaires et insultants emplis d’un sadisme invraisemblable), les petites phrases de François Hollande à propos des ouvriers subissant des plans de licenciement (“les sans dents”), le libérateur “casse-toi, pov’con” de Sarkozy, la gifle du complice de pédocriminels François Bayrou à un enfant, le florilège de petites phrases dont Macron a le secret (“dans une gare on croise des personnes qui ont réussi et d’autres qui ne sont rien”; “y’a qu’à traverser la rue” pour trouver un emploi, sa blague raciste “ Le kwassa-kwassa pêche peu ! Il amène du Comorien !” ou encore le célèbre “y’a pas d’argent magique” à une infirmière en burn-out, prononcé avant de débloquer des milliards pour les entreprises du CAC40).
On pourrait évoquer toute la violence bourgeoise des propos parfois présentés comme du bon sens, parfois comme des provocations volontaires, au sujet des travailleurs et retraités français fréquemment traités de feignants et d’assistés. Mais il suffirait d’évoquer l’usage systémique du 49-3, le choix de s’assoir sur le résultat des élections de 2024, citer les innombrables déclarations en soutien du génocide de Gaza ou en faveur de la thèse raciste et complotiste du grand remplacement pour réaliser où se trouve la violence verbale et l’outrance politique. Le Premier ministre Lecornu défilait encore récemment au diner du Crif pour dénoncer l’emploi du mot génocide à Gaza pendant que le ministre des Affaires étrangères se basait sur une fake news pour demander la démission de Francesca Albanese, rapporteuse de l’ONU sur la Palestine, devant l’Assemblée nationale. La Trumpisation et fascisation de la vie politique française ne sont pas le fait de la gauche radicale.
Sur le terrain plus précis des appels à la violence, ce sont bien les élus et candidats de l’extrême droite qui collectionnent les condamnations pour incitation à la violence et la haine.
La semaine où s’emballait la réaction médiatique autour du drame de Quentin Deranque, un militant “très actif” du RN se barricadait chez lui pour échapper à une garde à vue de la police et ouvrait le feu sur les forces de l’ordre puis le RAID, à l’aide de grenades militaires et pistolets. À son domicile, les policiers découvrent un véritable arsenal illégal. Le RN n’a jamais été mis en cause. Pas plus que pour les autres crimes et actes terroristes commis par des militants se revendiquant de son idéologie.
Ce n’est pas la gauche LFI qui tue. Sans même parler des morts au travail (750 par an, un chiffre supérieur à la moyenne européenne et en hausse depuis les lois travail du PS et de Macron), sur les trottoirs des urgences, dans les couloirs des hôpitaux publics subissant les coupes budgétaires ou suite aux cancers provoqués par les pesticides réintroduits par le gouvernement Macron avec le soutien du RN et de la droite LR. Ce qui tue, c’est le système actuel et l’idéologie xénophobe portée par l’extrême droite.
Quand bien même un assistant parlementaire LFI serait condamné pour homicide, cela ne ferait pas de la France Insoumise un parti meurtrier. D’abord parce que ce meurtre, absolument indéfendable et tragique, s’inscrit dans un contexte qui rend ce genre de drame probable. Ensuite parce que LFI s’efforce de lutter contre ce contexte, en combattant les idées et les institutions qui le produisent. Enfin parce qu’un parti ne saurait être tenu responsable des agissements d’un de ses employés (ou alors, le RN devrait être interdit en tant que formation faisant l’apologie d’Hitler).
Mais faire porter le chapeau à LFI permet de disqualifier ce mouvement, au profit de l’extrême droite et de ses alliés.
Jouissance fasciste et coming out pétainiste de la classe dirigeante
Comme le documente très bien Nicolas Framont, la séquence politico-médiatique a vite pris un double tournant aussi spectaculaire qu’inquiétant.
Tout d’abord, nous avons assisté à un véritable “coming out” pétainiste et fasciste de la part des élites dirigeantes. Nous avions déjà eu le droit à de multiples sorties, des fameuses tentatives de réhabilitation de Pétain et Mauras par Emmanuel Macron, de sa dissolution de l’Assemblée nationale pensée pour mettre le RN au pouvoir, de son soutien au raciste multirécidiviste Éric Zemmour, de ses interviews complaisants avec l’hebdomadaire antirépublicain Valeurs actuelles… ou encore la sortie d’Arnaud Klarsfeld appelant sur CNews à des rafles contre les immigrés en assumant qu’il y aurait des bavures.
Dans cette ambiance, la mort de Quentin Deranque a déclenché une forme d’orgie. La candidate investie par la Macronie à Marseille a déclaré que ses valeurs se résumaient à “Travail - Famille - Patrie”. La ministre Aurore Bergé a repris une formule du régime de Vichy pour qualifier LFI “d’anti-France” et la Présidente de l’Assemblée nationale a organisé une minute de silence à la mémoire d’un néonazi.
Tout cela est fait consciemment. Ces gens sont éduqués, ils savent que Vichy a livré des milliers de juifs aux nazis, que l’extrême droite arrive au pouvoir précisément par les mécanismes qu’ils mettent en œuvre dans cette séquence, mais ils le font qu’en même. La bourgeoisie et les élites dirigeantes françaises semblent trépigner d’impatience à l’idée d’une victoire du RN en 2027. Pour certains, par calcul cynique, pour d’autres, par collusion idéologique.
Bardella n’avait plus qu’à appeler à un cordon sanitaire électoral autour de LFI, joignant sa voix à celle d’un certain François Hollande.
Et c’est ce second mouvement, cette inversion des valeurs pour faire du fascisme un républicanisme respectable et de la gauche antifasciste les vrais fascistes, qui s’est manifestée avec la plus grande clarté. Ceux qui se demandaient comment les Allemands avaient pu être séduits par les affiches de propagande grotesques du parti nazi n’ont qu’à observer la propagande, construite autour des mensonges constants, qui défilent 24h/24 sur toutes les chaines d’informations depuis dix jours. Même la matinale de France Inter n’échappe pas à cette hystérie collective visant à réhabiliter le RN et diaboliser LFI, au mépris des faits les plus élémentaires.
À ce titre, l’arc d’extrême droite va désormais peu ou prou des groupuscules comme Némésis jusqu’au PS, en incluant certains cadres de EELV et des opportunistes comme François Ruffin, qui ont reproduit le discours cadré par l’extrême droite sur la responsabilité de LFI et demandé la démission du député Raphaël Arnaud.
Le PS, Ruffin et EELV le font par pur opportunisme électoral de courte vue, s’imaginant pouvoir récupérer une partie de l’électorat LFI aux municipales puis aux présidentielles. Comme si les électeurs avaient la mémoire courte et que les alliances avec LFI ne seraient pas indispensables à la conservation de certaines mairies.
Le bloc de droite (Macron-LR) le fait par conviction et instinct de survie, terrorisé par la possibilité d’un second tour Mélenchon-RN, voire d’une victoire de ce premier.
Le RN le fait par stratégie, afin d’achever sa banalisation en vue de sa conquête du pouvoir. Une normalisation pourtant mise en danger par les proximités évidentes de ce parti avec Némésis et tous les néonazis condamnés par la justice, présents à la marche pour Quentin Deranque.
Dans tous les cas, cette entreprise vise à rendre impossible l’existence d’une gauche au sein de la Ve république. Suite au drame, la CGT a été la cible de multiples agressions perpétuées par l’extrême droite, pour ne citer que cet exemple. Il serait temps que les forces hors LFI (partis, organisations, syndicats) prennent conscience du péril et se mobilisent en conséquence, comme l’appelle à le faire une tribune aussi précise qu’indispensable.




