Les barbares contre la civilisation
Analyse critique et détaillée du conflit déclenché par les États-Unis et Israel contre l'Iran.
Les fillettes de la petite ville de Minab venaient de débuter leur semaine lorsque leur école a été bombardée par la coalition israélo-américaine. Plus de 140 enfants et les 26 enseignantes sont mortes, en plus de la centaine de blessés graves, brûlés ou écrasés par les gravats, qui porteront à jamais le traumatisme de ce cataclysme. The Guardian décrit des scènes d’horreurs absolues, où des bouts de bras d’enfants de six ans jouxtent des morceaux de cartables roses. Cette école pour filles est devenue le théâtre du premier massacre d’ampleur commis par les Occidentaux dans leur guerre contre l’Iran. Une horreur survenue dès les premières heures du conflit, d’une ampleur inégalée depuis les abominations commises pendant la guerre du Viet Nam.
Ni Israël ni les États-Unis n’ont nié le crime, simplement qualifié de “tragédie, si avérée” par le ministre des affaires étrangères américain Marco Rubio. Une ancienne caserne des gardiens de la révolution iranienne se trouvait à proximité, mais n’est plus en service depuis une dizaine d’années. L’explication la plus généreuse consiste à supposer que la cible, choisie sur la base d’informations périmées, était cette ancienne base.
Quoi qu’il en soit, le massacre des jeunes filles iraniennes ne constitue pas la seule tragédie de ce début de guerre. Israël a endommagé au moins deux hôpitaux, dix centres médicaux, un centre du croissant rouge et frappé un gymnase. Un palais figurant au patrimoine de l’UNESCO a été dévasté. Le bilan officiel est de plus de 1000 morts civils au bout de quatre jours de guerre, alors qu’Israël et les États-Unis encouragent les 10 millions d’habitants de Téhéran à quitter la ville. Le journal conservateur britanique Telegraph parle “d’apocalypse” marquée par "les hopitaux en flamme et les enfants sous les décombres” à Téhéran où “des millions d’habitants sont coincés par les bombardement alors que la nourriture et les médicaments s’amenuisent et le bilan humain s’aggrave”.
Il est désormais question d’armer les séparatistes kurdes, alors que les frappes se concentrent sur les lieux de pouvoir politique et les casernes de police, en partie dans les régions connues pour leurs tensions ethniques. Tout cela pour encourager la guerre civile et l’effondrement du régime. Dans ce but, Israël viserait désormais les infrastructures civiles à l’aide de “frappes spectaculaires en zone résidentielle” conformément à la doctrine Dhalia employée à Gaza, soi-disant pour encourager la population bombardée à se retourner contre ses dirigeants.
La décapitation des 40 principaux leaders du régime iranien, dont le guide suprême Khamenei est généralement décrite par les médias comme une triple prouesse (militaire, technologique, renseignement). Elle marque pourtant le franchissement d’un nouveau seuil dans la conduite de la guerre. Au prix de nombreuses vies innocentes, des dirigeants civils sont assassinés en toute impunité. S’imaginer que, dans les années qui viennent et avec le perfectionnement des technologies “low cost”, les dirigeants des pays occidentaux seront immunisés contre ce genre de tactiques semble bien optimiste.
De manière parfaitement prévue par le renseignement américain, le conflit s’est immédiatement étendu à toute la région, les soldats américains tuant une dizaine de manifestants devant le consulat du Pakistan en tirant sur la foule, entre autres drames.
Cette sauvagerie se déroule avec le soutien des Européens et en dehors de tout cadre légal. Ceux qui dénoncaient à juste titre la repression sanglante du régime iranien ne disent rien face au niveau d’horreurs déployés par la coalition occidentale contre l’Iran et le Liban depuis cinq jours. Et ce, alors que la réplique iranienne a embrasé la région, provoqué une flambée des prix du gaz et du pétrole et l’arrêt du trafic maritime via le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20 % du gaz et pétrole mondial.
Ce qui amène à se poser deux questions essentielles : comment les USA ont été amenés à déclencher cette guerre, et dans quel but ?
Les États-Unis à la botte d’Israël ?
Le déclenchement du conflit pourrait bien constituer un crime de guerre en soi. Le fait que le régime iranien soit une dictature sanguinaire et théocratique ne justifie pas une telle agression, dont les civils constituent les premières victimes. Elle est illégale du point de vue du droit international et de la Constitution américaine. Il s’agit également de la plus criante rupture de promesse électorale de l’histoire moderne de la part d’un président américain. Trump avait alerté à de multiples reprises sur le risque que Barack Obama attaque l’Iran pour “se faire réélire” ou si “son taux d’opinions favorables décrochait”. En 2016, il avait fustigé l’interventionnisme américain. En 2024, il s’était de nouveau posé comme le président de la paix, tout en accusant les démocrates de vouloir déclencher de nouvelles guerres. Il y a encore quelques mois, il réclamait le prix Nobel en récompense de ses efforts diplomatiques. Bien entendu, comme nous l’avions déjà écrit à maintes reprises, Trump n’a jamais été un isolationniste, une colombe ou un non-interventionniste. Mais il avait réussi à vendre cette fable à son électorat et à de nombreux commentateurs.
Le président a fréquemment changé d’arguments pour justifier cette guerre. Après avoir évoqué le programme nucléaire iranien qu’il avait lui-même affirmé avoir “totalement oblitéré”, il a parlé de la menace imminente représentée par les missiles balistiques iraniens. Des prétextes rappelant la guerre en Irak et démentis par les propres services secrets américains.
L’enquête du New York Times et les propos du ministre des Affaires étrangères américains sont bien plus clairs. Israël a forcé les États-Unis à entrer en guerre. Pour le Times, “Netanyahou s’est efforcé de convaincre Trump d’agir, et aucun membre de son administration ne s’est prononcé contre l’option militaire”. Trump a expliqué au journaliste Tucker Carlson, seule voix dissidente ayant accès au président américain, que “je n’ai pas d’autre choix que de participer à l’attaque qu’Israël va lancer”. Marco Rubio a confirmé ce sentiment en justifiant l’attaque américaine : “l’Iran constituait une menace, car Israël allait les attaquer et l’Iran aurait répliqué contre les États-Unis”.
Outre la logique absurde d’une telle déclaration, l’hypothèse implicite d’une réplique contre les USA n’avait rien de certain. Lors de la guerre des 12 jours de 2025, l’Iran avait pris soin de ne pas impliquer les États-Unis dans le conflit.
Le fait qu’Israël souhaitait pousser les États-Unis à entrer en guerre n’est pas un mystère. Netanyahou s’en est vanté publiquement, après avoir déclaré à la télévision américaine qu’il avait passé les 40 dernières années de sa vie à tenter de convaincre les différents présidents américains d’intervenir en Iran.
Outre l’intérêt personnel du dirigeant israélien à maintenir son pays en état de guerre permanent, compte tenu de son rôle dans l’attaque du 7 octobre et de ses affaires judiciaires, l’objectif israélien est clair : supprimer “préventivement” une menace. Le fait qu’Israël dispose de 200 ogives nucléaires et d’une supériorité militaire sans commune mesure rend cette menace toute relative. Et certainement pas existentielle, contrairement à la réciproque. Néanmoins, Trump est-il “dans la main d’Israël” au point de prendre des décisions aussi cruciales contre son propre gré ? Ou bien a-t-il été poussé par la machine américaine dans la direction souhaitée par Israël ?
De 1953 à 2026 : l’acharnement américain contre l’Iran
Trump a évoqué l’hostilité constante du régime iranien envers les États-Unis. Mais il convient de remettre les choses dans leur contexte. En 1953, les États-Unis et le Royaume-Uni organisent un coup d’État contre le Premier ministre Mossadeq, qui avait obtenu du parlement iranien le vote d’un texte visant à nationaliser les ressources pétrolières. Une dictature d’une brutalité inouïe, décrite de manière terrifiante par le journaliste Ryszard Kapuscinski dans son livre “le Shah”, se met en place avec l’appui des Occidentaux. En 1979, le Shah est renversé par la révolution islamique. Aidé par les États-Unis, l’Irak de Sadam Hussein tente d’envahir l’Iran. Une guerre de huit ans éclate, marquée par l’emploi répétitif d’armes chimiques par l’Irak avec l’aide de la CIA.
Après la guerre d’Irak, l’Iran est placé sur “l’axe du mal” par Georges W. Bush. De nombreux dirigeants et stratèges américains appellent au bombardement du pays. Si l’ayatollah Khamenei produit une fatwa interdisant aux Iraniens de se doter d’une arme nucléaire, le programme atomique civil prend une tournure inquiétante. En 2015, Barack Obama signe le JCPOA, un accord visant à stopper le programme nucléaire militaire iranien contre la levée progressive des sanctions économiques. La Chine, la Russie, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne sont cosignataires. Trump retire unilatéralement les États-Unis de cet accord en 2017, bien que l’Iran respectait l’accord. L’Iran, qui avait joué un rôle déterminant dans la destruction de l’État islamique en Irak, se voit imposer des sanctions drastiques. Trump ordonne l’assassinat du leader des Gardiens de la Révolution, Qassem Soleimani, en 2019. En 2024, Israël assassine des dirigeants iraniens en bombardant le consulat de Damas.
En 2025 et en pleine phase de pourparlers en vue d’un accord sur le nucléaire, Israël attaque l’Iran et assassine les diplomates responsables des négociations. Une guerre de 12 jours se solde par le bombardement des sites d’enrichissement de l’uranium par les États-Unis et un cessez-le-feu, chaque camp pouvant alors prétendre au succès.
En 2026, Trump mobilise à nouveau des forces américaines dans la région. Un premier tour de négociations a lieu à la mi-février, décrit comme encourageant par les médiateurs Omanis. En réalité, Trump et les Israéliens préparent déjà l’offensive, qui est déclenchée en plein milieu d’un second round de négociations, cinq heures après la réception de la proposition iranienne acceptant de se plier aux principales conditions américaines en matière nucléaire tout en offrant un accès aux ressources pétrolières.
Changement de dirigeants ou guerre civile : les buts américains diffèrent des objectifs israéliens
Donald Trump a défini une série d’objectifs militaires et politiques pour justifier l’entrée en guerre des États-Unis. Il serait question de détruire le programme nucléaire iranien (qui avait déjà été “oblitéré” par les frappes menées en 2025), de détruire le programme de missiles balistiques de l’Iran et de détruire ses forces navales menaçant la circulation des marchandises via le détroit d’Ormutz. Il n’est aucunement question d’apporter la démocratie en Iran, comme l’a confirmé le ministre de la Guerre américain, l’ancien présentateur de FoxNews Peter Hegseht.
Trump a lui-même reconnu que les successeurs potentiels “ont tous été tués”. Israël a ciblé également des opposants politiques, comme l’ancien président réformiste et modéré Mahmoud Ahmadinejad et le militant hostile au régime et emprisonné à Téhéran Hossein Moussavi. La guerre ne vise pas à changer de régime.
Israël cherche à réduire l’Iran au stade d’État failli, sur le modèle de la Libye et de la Syrie. Un territoire livré à des factions rivales et traversé par la guerre civile. C’est pour cela que les Israéliens ciblent les infrastructures civiles (casernes de police, postes-frontière, infrastructures médicales) et semblent pratiquer la tactique de la double frappe : une première bombe touche un quartier résidentiel et une seconde frappe intervient lorsque les secours se rendent sur les lieux, conformément au modèle développé à Gaza. Un Iran ingouvernable et livré à la merci de groupes terroristes et factions ethniques ne présenterait plus une menace militaire pour Israël. C’est sur ce point que les buts américains diffèrent quelque peu de ceux d’Israël.
Trump imagine une porte de sortie sur le modèle vénézuélien, en pensant installer au pouvoir un membre des Gardiens de la révolution qui se plierait aux exigences américaines en matière de désarmement et d’accès aux ressources pétrogazières. Une telle issue aurait pour avantage de neutraliser la menace tout en permettant la prise de contrôle d’une production pétrolière qui couvre 15 % des importations chinoises. Ce scénario semble improbable, l’Iran n’étant pas le Vénézuéla et le régime iranien présentant des différences notables avec celui de Maduro. Du reste, pour être mise en place, elle nécessiterait de dialoguer avec le régime iranien. Or, ce dernier n’a plus aucune confiance envers les États-Unis. Tout dialogue ne viserait qu’à gagner du temps pour reconstituer l’arsenal militaire afin de rétablir l’équilibre de la dissuasion.
Les objectifs américains semblent donc contradictoires ou irréalistes, alors que les conséquences de la guerre restent difficilement prévisibles.
Trump a reconnu qu’il y aurait des morts américains et que le conflit devrait s’intensifier pour durer “entre quatre et cinq semaines”, sans exclure l’envoi de troupes au sol. Si la guerre permet à Trump de faire diversion sur l’affaire Epstein, l’échec de sa guerre commerciale et le marasme économique, elle est largement impopulaire. Seul un Américain sur quatre soutient son action au Moyen-Orient, selon les enquêtes d’opinion.
La guerre était-elle inévitable : à qui profite le crime
L’Iran négociait et acceptait de faire des concessions impensables lorsque l’offensive a été déclenchée, à une date revêtant une signification religieuse et biblique pour les Israéliens. Dire que les options diplomatiques avaient été épuisées serait un mensonge.
Le journaliste indépendant Klein Klippenstein cite de nombreuses sources internes au Pentagone pour avancer une autre piste : la performance du renseignement américain, qui garantissait le succès d’opérations aussi délicates que l’enlèvement de Nicolas Maduro ou les assassinats ciblés des dirigeants iraniens présentait des cibles trop tentantes pour les décideurs américains. La machine militaire a naturellement conduit la Maison-Blanche vers cette décision. D’autant plus que le Congrès et les démocrates n’ont rien fait pour l’empêcher. Si ces derniers condamnent l’agression, la presse américaine rapporte que les cadres du Parti démocrate se réjouissaient de la perspective d’une guerre, qu’ils approuvent globalement du point de vue de la politique étrangère, tout en considérant qu’elle affaiblira Trump en vue des élections de mi-mandat.
Ainsi, les cadres du Parti démocrate ont volontairement fait trainer le vote d’une résolution portée par des élus de leur parti et visant à interdire l’usage de la force contre l’Iran sans s’en référer au Congrès. L’idée étant de fermer la porte à tout déclenchement d’un acte hostile sans consultation préalable, sans permettre des interprétations douteuses de la Constitution.
Car, comme l’écrit le journaliste économique Romaric Godin, cette guerre sert les intérêts économiques américains à de multiples niveaux.
Dans le bras de fer engagé avec la Chine, elle permet de rappeler qui dispose de la première armée au monde, ce qui renforce le rôle du dollar comme monnaie de référence. Un rôle remis en question par la Chine, la Russie et les Brics, alors que le taux de change du dollar dévissait depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Sans surprise, le dollar s’est fortement apprécié sur les marchés de change suite au déclenchement de la guerre.
Cette dernière permet également de renforcer les producteurs de pétrole et de gaz américain, en provoquant une hausse des cours et une baisse des approvisionnements. La Chine est la plus touchée par les risques de pénurie de pétrole, alors que l’Europe et l’Inde vont payer de plein fouet la hausse du gaz naturel liquéfié. À terme, la Maison-Blanche espère pouvoir transformer l’Iran en état vassal, sur le modèle du Vénézuéla. Ce qui lui permettra de contrôler les exportations de pétrole et de menacer les approvisionnements de la Chine, comme elle le fait avec le Vénézuéla.
Enfin, la guerre permet de justifier la hausse perpétuelle du budget militaire américain tout en encourageant les monarchies du Golfe à se fournir en armes défensives auprès des États-Unis. Du pain béni pour le complexe militaro-industriel, un des seuls moteurs de la croissance états-unienne avec le secteur de l’énergie et de la haute technologie.
Or, ce dernier devrait également bénéficier de la militarisation du monde, tant les technologies issues de la Silicon Valley deviennent de plus en plus imbriquées et dépendantes du secteur militaire.
Pourquoi l’Europe, autre grande perdante, se range derrière les États-Unis et Israël
À l’exception de l’Espagne et de la Norvège, les Européens refusent de condamner, voire soutiennent, cette guerre illégale. Depuis Washington, le chancelier Allemand a fustigé l’Espagne pour sa dénonciation de la guerre. Le Royaume-Uni et la France évoquent une participation de leurs forces armées aux opérations de défense.
Il y a un intérêt lié aux exportations d’armes. En faisant la démonstration de l’efficacité de leurs systèmes de défense, ils espèrent récupérer une partie du marché. Outre cette dimension et l’habitus de servilité, la position européenne est quelque peu incompréhensible.
La guerre profite en premier lieu à la Russie, de plus en plus hostile envers l’UE. Les systèmes de défense mobilisés par les États-Unis pour protéger Israël et les dictatures du Golfe sont autant de moyens qui ne sont pas déployés en Ukraine. La hausse du prix du pétrole et du gaz sert également les intérêts russes, premier exportateur mondial, en remplissant les caisses de Moscou. Et ils affaiblissent d’autant l’Union européenne, en pesant négativement sur les marges des entreprises, les capacités de production des industriels et la consommation des ménages (hors produits pétroliers). Ce qui explique la violente correction subie par les bourses européennes.
Enfin, l’alignement de l’UE derrière Washington continue de faire la démonstration du double langage européen, du reniement de ses valeurs et de son non-respect du droit international. Sans oublier l’augmentation du risque terroriste que ce soutien fait peser, à court et moyen terme, sur les États européens. Pourtant, les médias occidentaux soutiennent très majoritairement cette guerre illégale.
Couverture médiatique dystopique
En France, comme outre-Atlantique, les médias continuent de se vautrer dans une large propagande pro-américaine et pro-israélienne. Ceux qui moquaient des éléments de languages russes évoquant une “opération spéciale” pour décrire l’invasion de l’Ukraine reprenaient sans ciller le terme de “frappes préventives” mis en avant par Israel pour expliquer son entrée en guerre contre l’Iran. Depuis, on a droit aux interviews et vidéos d’expatriés coincés à Dubai, aux témoignages des pauvres israéliens (qui soutiennent massivement la guerre) forcés de se réfugier dans leurs abris antimissiles pendant que Téhéran et Beyrouth encaissent des tapis de bombes, que des hôpitaux sont vraisemblablement ciblés et qu’une école est rasée de la carte avec la quasi-totalité de ses élèves sans susciter un début d’indignation.
Le manque d’information de terrain n’est pas une excuse, comme en témoigne le travail remarquable de quelques médias occidentaux, ou celui d’Al Jazzera, chaîne dont le propriétaire est pourtant attaqué par l’Iran.
La répression sanglante perpétuée par le régime iranien contre ses propres citoyens est un autre facteur pouvant expliquer le manque d’empathie des médias occidentaux pour le peuple iranien. Or, l’ampleur de cette répression a été grandement exagérée, comme le documente le média centriste AOC ou les remontées de terrain du média américain Dropsite news. Le nombre total de morts, selon les estimations les plus crédibles, serait aux alentours de 3500 et non 30 000. Cela reste effarant, un crime ignoble. Mais de nombreux médias documentent également le rôle joué dans l’explosion de violence par des agents provocateurs ayant tiré sur les forces de l’ordre. L’implication d’Israël ne semble guère faire de doute. Si cela ne remet pas en cause la brutalité du régime, elle nuance la lecture des évènements, dont l’origine est la situation économique provoquée par les sanctions économiques illégales imposées par les États-Unis depuis des années.
Comme pour Gaza, la couverture médiatique à sens unique se manifeste bien au-delà des intervenants soutenant activement l’agression israélo-américaine. Elle peut aussi prendre des aspects plus subtils. Citons quelques exemples :
Les frappes de l’Iran contre les monarchies du Golfe, qui soutiennent Israël et les États-Unis, abritent des bases américaines et ouvrent leur ciel aux forces aériennes israéliennes et américaines, sont décrites comme des actions offensives plutôt que défensives.
Les frappes contre les hôtels où des militaires américains seraient logés, se servant ainsi de la population locale comme boucliers humains, sont décrites comme des frappes visant gratuitement des civils.
Les morts iraniens sont mis en question et ne sont pas traités avec la même importance ou ampleur que les morts américains et israéliens (imaginez la couverture médiatique si une frappe iranienne avait tué 165 écolières israéliennes).
L’usage de la forme passive est utilisé pour décrire les morts iraniens (sans préciser qui les a tués ni pourquoi) tout en maintenant le doute (“selon les autorités locales”) alors que le coupable est clairement identifié et le bilan jamais remis en question lorsque les morts sont du côté occidental.
Ce genre de biais, parfaitement identifiés par ceux qui les subissent, peut entretenir des sentiments de haine et de vengeance.
Conséquences potentiellement dramatiques
Outre les perturbations en matière d’approvisionnement énergétique et de commerce mondial, cette guerre illégale continue de détruire le droit international et de faire voler en éclat les lignes rouges. Israël a déjà repris son invasion du Liban et déployé des armes chimiques contre les Libanais (bombes au phosphore blanc). Les assassinats de dirigeants et figures de l’opposition iranienne, comme les attaques contre les civils, les ambassades et les infrastructures économiques établissent de nouveaux seuils dans la violence “acceptable”.

La décision américaine de couler une frégate iranienne en dehors d’une zone de combat puis de laisser une centaine de marins se noyer avant de diffuser les images et de sa vanter de l’opération, en parlant de “première torpille depuis la seconde guerre mondiale” est accueilli sans critique, alors que même les Nazis sauvaient les marins adverses suite aux torpillages. Elle relève de la barbarie la plus crasse, alors que le ministre de la guerre américain se vante d’être bientôt en mesure de “faire pleuvoir la mort et la destruction par le ciel, sans interruption”. Cette sauvagerie s’accompagne d’un fanatisme religieux clairement assumé par de nombreux dirigeants américains, qui parlent ouvertement de guerre religieuse et biblique (Peter Hegseth, des sénateurs, des généraux…).
De même, les attaques menées par l’Iran (qui ouvre de multiples fronts) ne peuvent se comprendre que dans le contexte de la stratégie de décapitation menée par Israël et les États-Unis. L’armée iranienne s’est structurée en cellules autonomes qui agissent en fonction d’instructions reçues il y a des semaines. Ce qui complique à la fois la désescalade et l’arrêt des combats.
Plus généralement, cette nouvelle façon de faire la guerre (assassinat des dirigeants sans égard pour les pertes civiles, frappes contre les infrastructures non militaires, usage de drones et missiles à longue portée, bombardement en deux temps ou “double tap”) débouche sur une situation où “plus personne n’est à l’abri”. Pire, la notion de non-prolifération nucléaire vient d’être définitivement battue en brèche. Les pays qui renoncent à cette arme sont systématiquement pris pour cibles par les États-Unis et Israël, lorsqu’ils ne sont pas envahis par la Russie. À l’inverse, la Corée du Nord et le Pakistan peuvent se féliciter de leurs choix.
La décision française de renforcer son arsenal et de ne plus communiquer sur ce dernier est tout autant questionnable, en plus d’être quelque peu contre-productive (ne pas dire de quelles armes on dispose n’étant pas la meilleure façon de dissuader l’ennemi). Si on ajoute à cela le recours de plus en plus fréquent à l’Intelligence artificielle pour sélectionner des cibles et l’emploi d’armes asymétriques, on est en train de produire les conditions d’un monde ultraviolent où la majorité de ses ressources les plus précieuses sont dirigées vers la production de systèmes d’armement.
D’où le titre de cet article. En entrant en guerre contre l’Iran, l’Occident attaque la Civilisation.
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Magnifique texte, bravo pour votre indignation que je soutiens ! Enfin un journaliste courageux et lucide, encore bravo à vous !!
Merci beaucoup pour votre analyse très documentée et lucide, un journaliste s’attachant à décrire la réalité des faits et n’ayant pas renoncé à son humanisme / son éthique est devenu, en ces temps dystopiques, une espèce en voie de disparition !